L’intersectionnalité : une idée à la mode ?

Monique Rouillé-Boireau

L’INTERSECTIONNALITÉ : UNE IDÉE À LA MODE ?

Réfractions N°39 Automne 2017

« Tout sujet se pose concrètement à travers des projets comme une transcendance, il n’accomplit sa liberté que par son perpétuel dépassement par d’autres liberté. »
– Simone de Beauvoir, Le deuxième sexe, T.1, p.34.

Depuis quelques temps, on assiste à un renouvellement des termes pour nommer, penser les dominations, en particulier « l’intersectionnalité » et la « racisation », ces nouveaux cadres d’analyse étant censés mettre à jour des dominations occultées, analyser des dispositifs de discriminations invisibilisés, enrichir les théories existantes ou les remettre en cause. L’usage de ces notions, un temps limité au féminisme universitaire ou militant, apparaît maintenant dans le débat public. Bref, ces termes se donnent comme de nouvelles conceptualisations des rapports de domination, et font parfois l’objet d’une réception (ou d’une utilisation) acritique chez nombres de chercheurs et militants.

Cet intérêt renouvelé pour une analyse de la domination qui prendrait en compte l’articulation des rapports sociaux de sexe, de classe et de « race », et la mise en avant de la catégorie de « racisation », s’inscrivent dans un contexte marqué par ce que M. Gauchet appelle « l’événement central des trente dernières années : l’écroulement de l’idée de l’histoire comme porteuse d’une nécessité intrinsèque qui conduit vers l’émancipation[1] » , qui s’accompagne du refoulement de la question sociale[2], ou de sa secondarisation au profit du sociétal et des problématiques de l’identité, la fragmentation des luttes dans un contexte néo-libéral d’individualisation et de « droitisation » de la pensée. Tout cela est bien connu.

Ce qu’il s’agit d’interroger ici, c’est donc la « nouveauté » (réelle ou supposée) du croisement de ces catégories et leurs effets ; la notion d’intersectionnalité constitue-t-elle un outil pour réévaluer les savoirs constitués sur les dominations, et ouvre-t-elle des perspectives pour se réapproprier des outils d’émancipation ? Est-elle la forme récente des multiples mutations intellectuelles qu’a connues le féminisme, ou sa disparition post-moderne par l’effacement de la prise en compte des structures de domination patriarcale ? L’usage de la « racialisation » réintroduit comme critère de lecture des dominations actuelles ne porte-t-il pas le risque d’identitarisation plus que d’émancipation ? (…)

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Notes

1. Entretien avec M. Riot-Sarcey, « Le débat intellectuel français est-il un champ de ruines ? », Le Monde, 06/07/2016.

2. Cet effacement du social au profit du « sociétal » est daté dans le débat public français ; c’était en décembre 1995 lors du mouvement contre les lois Juppé de « réforme » de la sécurité sociale ; la gauche s’est scindée en deux : les défenseurs de la question sociale, du droit du travail, etc., ont été traités de ringards, d’archaïques, tandis que ceux qui respectaient le cadre du marché sont apparus comme les « vrais » réformateurs, modernes et adaptés à leur temps.


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